À la recherche d’une motivation à toute épreuve (Aristote m’a soufflé quelques idées)

Imaginez un instant. Vous êtes là, face à votre liste de tâches, ou cherchant désespérément à insuffler un regain d’énergie à votre équipe. On vous parle de bonus, de team building, des dernières méthodes de management…et tout cela parait tellement superficiel !

C’est une situation que j’ai souvent vécue moi-même, je dois l’avouer. Avec au final des résultats assez incertains. Et à chaque fois, j’avais cette impression tenace que quelque chose clochait, que tout cela restait plutôt superficiel.

Ce n’est sans doute pas là qu’il faut chercher des pistes solides. Mais justement, pour commencer, comment identifier si une piste est solide ? Une idée dont la pertinence ne s’évapore pas comme le post d’un influenceur ?

C’est au cours de mes lectures que cette réflexion a pris un virage inattendu. La piste la plus pertinente à cet instant, je l’ai trouvée dans des idées qui ont été écrites très loin dans le passé, il y a plus de deux mille ans. Celui qui m’a soufflé cette piste n’est pas un héros mythologique qui trouverait son « flow » en terrassant des monstres, mais un penseur bien plus révolutionnaire pour mon problème : le philosophe grec Aristote.

Aristote ? Vraiment ?

Oui, vraiment.

Ce penseur, qui vivait à une époque sans Open Space, sans emails, et sans la moindre notion de « dopamine », a pourtant posé les fondations d’un concept qui résonne étrangement avec nos vies modernes : l’Eudaimonia. Une traduction rapide serait le bonheur, mais au sens d’une parfaite qualité de vie, on trouvera donc plutôt les termes de « la vie bonne », « l’épanouissement » ou « la pleine réalisation de soi ». Des traductions qui résonnent déjà avec des préoccupations très actuelles, que l’on retrouve notamment dans les ressorts de motivation des générations plus récentes.

Pour l’expliquer, Aristote observait le monde autour de lui avec une précision chirurgicale, s’interrogeant à propos de réalités tangibles dont le sens est pourtant ardu à décoder. Il utilisait des exemples d’une simplicité désarmante pour exprimer la différence entre le fait d’être en puissance et le fait d’être en acte. Hors, c’est le fait d’être en acte qui permet à l’homme de s’accomplir.

  • Le bon flûtiste, disait-il, n’est pas simplement celui qui peut jouer de la flûte, qui dispose de l’instrument nécessaire et de son souffle, mais celui qui joue excellemment de la flûte, qui déploie son talent pour créer de la belle musique.
  • Le bon cordonnier n’est pas juste un homme qui travaille le cuir, qui dispose d’outils et de ses mains, mais celui qui fabrique de parfaites chaussures, répondant au plus haut standard de son art.

Pour Aristote, la « vie bonne » d’un être humain était de réaliser sa fonction propre avec excellence, de développer ses vertus et ses compétences.

Et voici ce qui me passionne vraiment : cette sagesse millénaire, en apparence si évidente et pourtant si souvent oubliée dans nos bureaux modernes, est en train d’être validée avec une précision stupéfiante par les dernières découvertes en neurosciences et les expériences de psychologie du travail les plus récentes.

Mieux encore, elle nous guide pour déconstruire certains mythes tenaces sur ce qui nous motive vraiment.

Le paradoxe de la récompense : quand la psychologie valide Aristote

Accrochez-vous, car voici l’une de ces vérités contre-intuitives que la science a mises en lumière : l’argent, ou toute autre récompense externe, peut parfois non seulement ne pas motiver, mais même démotiver ! C’est ce que les psychologues appellent l’effet de « sur-justification » ou de « démotivation par la récompense ».

Dès les années 70, des expériences pionnières ont démontré ce phénomène. Dans une étude emblématique de Edward Deci (1971), des étudiants qui s’amusaient à résoudre des puzzles se sont vu offrir de l’argent pour continuer. Une fois la rémunération retirée, leur intérêt spontané pour les puzzles diminuait, par rapport à ceux qui n’avaient jamais été payés. De même, la célèbre expérience de Lepper, Greene, et Nisbett (1973) a montré que des enfants qui aimaient déjà dessiner étaient moins enclins à le faire de leur propre initiative si on les avait préalablement récompensés pour cette activité. Une fois la récompense retirée, ils passaient moins de temps à dessiner que ceux qui n’avaient jamais reçu de gratification externe !

Mais l’effet ne se limite pas à la simple perte d’intérêt. Pour des tâches nécessitant une performance cognitive complexe ou de la créativité, des récompenses financières élevées peuvent même nuire à la performance. L’une des illustrations les plus frappantes est l’expérience dite du « problème de la bougie », initialement conçue par Karl Duncker et reprise par Sam Glucksberg en 1962. Dans cette tâche, les participants devaient fixer une bougie au mur pour que la cire ne coule pas sur la table, avec pour seuls outils une bougie, une boîte de punaises et une boîte d’allumettes. Glucksberg a montré que le groupe à qui l’on avait offert une récompense monétaire significative pour résoudre le problème rapidement prenait plus de temps que le groupe non-rémunéré. La pression de la récompense rendait plus difficile de voir la solution « hors de la boîte » (utiliser la boîte de punaises comme support).

Plus récemment, le psychologue comportemental Dan Ariely et ses collègues ont mené des expériences vraiment instructives sur les tâches nécessitant différentes compétences. Dans l’une de ces études, décrite notamment dans son ouvrage « The Upside of Irrationality: The Unexpected Benefits of Defying Logic at Work and at Home » (en français : « L’Inattendu de l’Irrationalité : Les surprenants bénéfices de défier la logique au travail et à la maison »), ils ont recruté des participants en Inde pour réaliser des tâches variées, allant du simple jeu motorisé à des problèmes plus complexes nécessitant concentration et créativité (comme le lancer de balles sur une cible, la résolution de puzzles métalliques ou la mémorisation d’une chaîne de chiffres). Les participants étaient répartis en groupes, avec des incitations financières de plus en plus élevées. Pour les tâches purement mécaniques, une récompense plus élevée entraînait une meilleure performance, comme on pourrait s’y attendre. Cependant, pour les tâches qui demandaient des compétences cognitives, même rudimentaires, les groupes soumis aux incitations financières les plus élevées ont systématiquement obtenu les plus mauvais résultats. La distraction générée par l’enjeu financier et la pression qu’elle induit semblaient inhiber la pensée créative et la résolution de problèmes.

Quand les Neurosciences éclairent la perte de motivation

Ces résultats apparemment paradoxaux prennent tout leur sens à la lumière des neurosciences, et en particulier du rôle fascinant de la dopamine. Loin d’être simplement l’hormone du plaisir, la dopamine est avant tout la molécule de la motivation et de l’anticipation. Elle nous pousse à rechercher la récompense, à agir pour l’obtenir.

Cette distinction fondamentale entre le « j’aime ça » (plaisir) et le « je veux ça » (recherche/motivation) a été illustrée par l’expérience fondatrice de James Olds et Peter Milner en 1954. Ces chercheurs ont découvert que des rats, ayant des électrodes implantées dans des régions cérébrales riches en neurones dopaminergiques (comme le noyau accumbens), apprenaient à s’auto-stimuler en appuyant sur un levier. Les rats préféraient cette stimulation à la nourriture ou l’eau, appuyant compulsivement des milliers de fois par heure, même au détriment de leurs besoins vitaux. Cette expérience a mis en évidence un système cérébral puissant dédié à la recherche active de récompense, dont la dopamine est le principal carburant.

Quand nous sommes engagés dans une activité qui nous procure un sentiment d’autonomie, de maîtrise (le fait de progresser et de devenir meilleur) ou de sens (le sentiment que notre travail a un impact), notre cerveau libère de la dopamine de manière régulière. Ce n’est pas la récompense finale qui compte le plus, mais la satisfaction intrinsèque du processus lui-même et des petits succès intermédiaires. C’est ce que les neuroscientifiques appellent le « circuit de la récompense » activé par la motivation intrinsèque. Le cerveau se « récompense » pour l’effort, l’apprentissage et l’atteinte d’objectifs personnels, correspondant parfaitement à la quête d’Eudaimonia d’Aristote.

Cependant, lorsque des récompenses externes, surtout si elles sont importantes et attendues, sont introduites pour des tâches qui sollicitent la cognition et la créativité, elles peuvent « court-circuiter » ce système naturel. Le cerveau déplace son attention de la tâche elle-même vers la récompense externe. La motivation passe d’intrinsèque (« Je fais cela parce que c’est intéressant et que je m’améliore ») à extrinsèque (« Je fais cela pour l’argent »). Cette focalisation sur la récompense monétaire peut générer une pression excessive, une anxiété de performance, et détourner les ressources cognitives nécessaires à la résolution créative du problème.

En d’autres termes, le cerveau, trop préoccupé par la « carotte » financière, ne peut plus se concentrer pleinement sur le processus qui, naturellement, aurait stimulé sa dopamine et sa performance. C’est la confirmation neuroscientifique des expériences psychologiques : pour les tâches complexes, le véritable moteur est en nous, et non dans la prime externe.

Le bénévolat confirme la puissance du Sens

Si les théories et expériences précédentes pouvaient sembler abstraites, le monde du bénévolat offre un terrain d’observation grandeur nature, confirmant avec force que le sens et l’épanouissement sont des moteurs de motivation durables. Par définition, les bénévoles ne sont pas rémunérés monétairement pour leur travail. Pourtant, des millions de personnes s’engagent et maintiennent un niveau d’implication remarquable, parfois pendant des décennies.

Il est même assez évident qu’un bénévole à qui on proposerait une rémunération pour poursuivre ses activités à l’identique percevrait cette proposition assez négativement ou, s’il l’accepte, finirait pas perdre sa motivation et surtout l’envie d’exceller dans son activité.

D’ailleurs, imaginez la scène : vous êtes invités chez des amis qui ont passé du temps et se sont donné beaucoup de mal pour vous préparer un repas exceptionnel. Ce fut un régal ! Alors, fort logiquement, vous proposez de les payer pour ce repas. Et voilà comment perdre durablement des amis !…

Des études sur la motivation des bénévoles, notamment celles menées par des organismes comme France Bénévolat ou des recherches universitaires (ex: la revue de littérature sur les motivations des bénévoles publiée sur CORE), convergent sur plusieurs points clés :

  • L’Expression de Valeurs et le Sens : C’est la motivation principale citée par de nombreux bénévoles. Ils s’engagent parce que l’activité est alignée avec leurs valeurs profondes (solidarité, justice, protection de l’environnement, etc.) et qu’elle leur permet de contribuer à une cause qui a du sens à leurs yeux. Ce besoin de se sentir utile et d’agir pour le bien collectif est un puissant moteur intrinsèque.
  • Le Développement Personnel et la Maîtrise : Beaucoup de bénévoles cherchent à acquérir de nouvelles compétences, à développer un savoir-faire, ou à mettre à profit leur expertise existante. Le sentiment de progresser et d’être compétent dans une activité qui compte est une source de satisfaction profonde, activant les mêmes circuits dopaminergiques liés à la maîtrise que nous avons décrits.
  • Le Lien Social et l’Appartenance : Le bénévolat est aussi un puissant vecteur de lien social et de sentiment d’appartenance à une communauté. Ce besoin de connexion et de relations est un autre pilier de la motivation intrinsèque (comme le soulignent les théories de l’autodétermination), et il est amplement satisfait dans l’environnement associatif.

Ces observations sur le bénévolat sont une preuve empirique éclatante que lorsque le travail – même non rémunéré – offre un sens profond, des opportunités de maîtrise et de développement, et un cadre pour des relations sociales positives, la motivation peut non seulement durer, mais s’intensifier, menant à un engagement et un épanouissement remarquables. Le bénévolat n’est pas une « corvée gratuite » ; c’est un chemin vers l’Eudaimonia.

Nourrir la motivation durable : quels conseils en tirer ?

Forts de ces éclairages philosophiques, psychologiques et neuroscientifiques, il devient clair que la motivation durable au travail ne s’achète pas, elle se cultive. Il s’agit de s’aligner avec nos besoins humains les plus profonds d’épanouissement et de sens, des besoins que notre cerveau est naturellement câblé pour rechercher.

Pour rester motivé dans votre travail au quotidien :

  • Cultivez la Maîtrise : Cherchez constamment à apprendre et à vous améliorer. Qu’il s’agisse de développer une nouvelle compétence, de perfectionner une tâche existante ou de résoudre un problème complexe, le sentiment de progresser active positivement votre circuit dopaminergique. Fixez-vous des petits objectifs et célébrez chaque avancée. Comme le souligne le philosophe Charles Pépin, dans des ouvrages comme Les Vertus de l’échec ou lors de ses conférences sur la philosophie de la joie, la véritable satisfaction ne réside pas dans l’absence d’obstacles, mais dans l’effort et la persévérance pour les surmonter. C’est dans ce « faire » et ce « devenir » que nous nous réalisons, un écho direct à l’Eudaimonia aristotélicienne. La maîtrise n’est pas une destination, mais un chemin continu d’engagement et de croissance.
  • Recherchez l’Autonomie : Dans la mesure du possible, trouvez des marges de manœuvre pour décider commentquand et  vous effectuez votre travail. Le contrôle sur votre environnement de travail renforce votre engagement et votre sentiment d’efficacité personnelle.
  • Trouvez ou Créez du Sens : Connectez votre travail à un objectif plus grand que vous. Comment vos tâches contribuent-elles au succès de l’entreprise, au bien-être de vos clients, ou à un impact positif sur le monde ? Si le sens n’est pas évident, essayez de le construire en comprenant les implications plus larges de votre rôle.
  • Valorisez le Processus, pas seulement le Résultat : Comme les expériences l’ont montré, le plaisir est dans la « recherche ». Appréciez le chemin parcouru, les défis relevés, les connaissances acquises, plutôt que de vous focaliser uniquement sur l’atteinte d’une récompense finale.

Pour motiver vos équipes et créer un environnement épanouissant :

  • Déléguez l’Autonomie (et la Responsabilité qui va avec) : Offrez à vos collaborateurs la liberté de choisir la manière de faire leur travail, tout en fixant des objectifs clairs. Cela stimule leur initiative et leur créativité.
  • Investissez dans la Maîtrise et le Développement : Proposez des opportunités de formation, des projets stimulants et des retours constructifs qui permettent à chacun de développer ses compétences. Célébrez les progrès et les efforts, pas seulement les résultats finaux. C’est en offrant des chemins de croissance que vous nourrissez le besoin intrinsèque d’excellence et l’engagement durable de chacun.
  • Communiquez le Sens et l’Impact : Ne vous contentez pas de donner des tâches. Expliquez pourquoi le travail de chacun est important, comment il s’inscrit dans la vision globale de l’entreprise et quel impact concret il a. Le sens est un puissant moteur intrinsèque.
  • Reconnaissance et Surprises Positives : Au lieu de récompenses prévisibles qui peuvent démotiver, optez pour une reconnaissance authentique et spontanée. Un mot de remerciement sincère, une marque d’appréciation inattendue ou une opportunité imprévue peuvent activer le circuit de la récompense de manière bien plus puissante et durable.

En Conclusion : s’é-pa-nou-ir !

Après ce voyage d’Aristote aux rats de laboratoire en passant par les circuits neuronaux, une évidence s’impose : la motivation au travail n’est pas une simple affaire de compte en banque. Votre cerveau, bien plus sophistiqué que ce que l’on imagine, n’est pas un simple distributeur automatique de tâches. Il ne se contente pas d’appuyer sur un levier pour obtenir un cookie ; il cherche à grandir, à maîtriser, à donner du sens, à rencontrer l’inattendu réjouissant. En réalité, le secret de la motivation durable, surtout pour les défis complexes de notre monde moderne, réside moins dans la taille de la carotte que dans le plaisir de la chasse elle-même, et la conviction que cette chasse en vaut la peine.

L’unique idée à retenir ? Pour une motivation qui dure, misez sur l’épanouissement : votre cerveau vous remerciera !


Commentaires

Une réponse à “À la recherche d’une motivation à toute épreuve (Aristote m’a soufflé quelques idées)”

  1. […] quête de mouvement est aussi au cœur de la philosophie. Pour Aristote, une vie accomplie (l’Eudaimonia) n’est pas une vie de repos, mais une vie d’excellence atteinte par l’effort […]

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